Tribune libre à Laurent Romary, directeur de recherche Inria : Open Access, en avant !

La semaine de l’accès libre doit être aussi celle de la pensée libérée. Alors que le sujet n’a jamais été aussi prégnant dans les agendas politiques avec la discussion sur la loi pour une République Numérique et son fameux article 9 sur le « Libre accès aux publications scientifiques de la recherche publique », on peut essayer d’identifier qui a la maîtrise conceptuelle des débats. La lecture du projet d’article laisse perplexe. On ne peut que se féliciter que l’open access soit mentionné explicitement dans la loi et que la notion de « Commun », essentielle en particulier ans l’activité scientifique, apparaisse en tant que telle.

Mais tout reflète ici une vision guidée par les vieux mécanismes de l’édition privée, pour ne pas dire papier. On sourirait presque à la référence faite à une parution d’« au moins une fois par an » alors que les journaux électroniques (et libres) modernes publient de plus en plus souvent au fil de l’eau, article par article. On grince à la lecture que des contraintes peuvent peser sur le manuscrit auteur alors que le chercheur et ses confrères chargés de la relecture ont été les seuls à fournir une création de l’esprit. On se désole de voir repris la notion d’embargo (i.e. de « délai de publication ouverte »), inventée par l’édition commerciale et qui limite la diffusion des savoirs au moment même où cette diffusion serait la plus utile : le temps de l’expression des idées. On ne doute plus avec la dernière phrase dont le seul but est qu’ « aucune exploitation commerciale » ne puisse avoir lieu, alors que l’on souhaite évidemment que les contenus scientifiques (indépendamment de leur forme écrite) soient le plus vite possible des générateurs de prospérité scientifique, sociétale et économique, comme le demande d’ailleurs explicitement la puissance publique qui, faut-il le rappeler, finance une grande partie de la recherche.

Dans le même temps, on assiste à cette même perte de maîtrise de l’agenda au niveau européen avec des prises de position très conservatrices prises par des institutions telles que la société Max Planck en Allemagne ou exprimées dans des rapports officiels en Angleterre. On semble se précipiter dans les bras du modèle auteur-payeur là aussi inventé par l’édition privée, qui présente tous les risques de coûter au milieu académique bien plus cher que les abonnements eux-mêmes.

Les chercheurs sont perdus. Il ne savent plus à quel modèle se vouer. Quels droits ont-ils de déposer dans des archives ouvertes telles que HAL ou arXiv alors qu’un éditeur comme Elsevier change régulièrement de politique rendant celle-ci illisible ? Doivent-ils tout aussi bien se laisser tenter par les miroirs aux alouettes que sont Mendeley, Academia ou Research Gate, dont les perspectives économiques ne sont pas nécessairement compatibles avec les besoins de la communication et de la préservation des communs de la science ? Doivent-ils simplement obtempérer quand on leur demande dans le cadre de modèles dits hybrides (*) de payer pour que leur article de revue scientifique soit en « open access » à la date de publication ?

Que faire alors ? Probablement travailler à l’identification du modèle que l’on souhaite vraiment mettre en œuvre pour favoriser la diffusion libre des savoirs. De quoi parle-t-on ? De mécanismes de communication scientifique que les chercheurs et leurs institutions ont choisis et dont ils possèdent l’entière maîtrise, notamment pour décider des conditions de diffusion et de réutilisation des contenus. De plates-formes de publications qui dépendent de la force publique, et dont les services ne peuvent être délégués que dans un cadre réellement concurrentiel. De la possibilité de pouvoir — enfin — prendre toute la dimension du passage au tout numérique et de voir s’il est possible de communiquer les résultats de recherche autrement : nouveaux modes de qualification et de certification, impact sur les (et symétriquement, des) réseaux sociaux, prise en compte des données de recherche, nouveaux indices d’impact ou de notoriété.

Un doux rêve ? Il me semble que certaines institutions ont décidé d’agir dans ce sens. Pour preuve, Inria, forcément bien placée pour comprendre les défis du numérique, demande à tous ses chercheurs de communiquer autrement :

  • un article de recherche est pris en compte dans l’évaluation d’une équipe uniquement s’il est disponible en accès libre dans le système public HAL,
  • le modèle hybride de financement des publications doit être refusé,
  • et enfin, l’institut encourage des contributions à la définition et à la vie de nouveaux journaux qui reposent sur des plates-formes publiques telles qu’Episciences.org.

Le message est clair : les chercheurs doivent mettre leurs productions scientifiques au service de tous !

Ce qui est possible chez Inria l’est-il plus largement dans d’autres institutions et dans la communauté de recherche au sens large ? Cette semaine de l’open access est-elle celle du conservatisme vis-à-vis des modèles existants ou celle de la créativité et du courage ?

Laurent Romary, Inria.

(*) Modèle hybride : la revue est diffusée de façon traditionnelle sur abonnement, mais l’auteur d’un article peut également payer pour que celui-ci soit disponible en accès libre. Les chercheurs paient donc deux fois : pour publier et pour accéder.

Pour aller plus loin :

  • L’article 9 de la Loi sur la République numérique http://www.republique-numerique.fr/pages/projet-de-loi-pour-une-republique-numerique
  • Toi, président d’université, et ta coupable et pathétique hypocrisie http://rue89.nouvelobs.com/2015/10/09/president-duniversite-coupable-pathetique-hypocrisie-261531
  • Deux articles de Pascal Guitton sur Binaire sur la publication scientifique : Du papier au numérique et Le temps des dérives.

Cette tribune a également été publiée sur Binaire http://binaire.blog.lemonde.fr/

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